Un dragon à la maison

La nuit de la salamandre...

Je me souviendrai longtemps de notre première surprise au jardin. Nous sommes en octobre 2012 et avons récupéré depuis peu les clés de notre nouvelle maison. Le déménagement est maintenant terminé et nous prenons peu à peu possession des lieux. Il reste des cartons à ouvrir, des placards à remplir. Marie-Anne est enceinte de notre première fille, nous nous activons donc en fonction...

Un soir d'une météo plutôt humide, le choc a lieu. Devant la porte, pour ne pas dire sur le paillasson, une salamandre tachetée de 15 centimètres dévoile sa robe. Je ne pouvais pas imaginer meilleur cadeau de bienvenu ! Honoré par une telle rencontre, je rythme toutes les soirées suivantes par de courtes inspections nocturnes, à la lumière de la lampe frontale.

S'agissait-il d'un individu isolé, d'un coup de chance ? La réponse est vite trouvée. Non !Chaque début de nuit, et d'autant plus lorsque le crachin breton arrose, nous en trouvons de nouvelles ! Très vite, nous identifions leurs quartiers d'hiver, des fissures le long de la bande en béton qui ceinture la maison.

Malgré son allure de lézard, la salamandre tachetée est un amphibien (Salamandra salamandra). Sa peau est sans écailles et luisante. Sa livrée est très contrastée entre un fond noir profond et des tâches jaune vif. De loin, ces motifs cassent la silhouette de l'animal et l'aident à passer inaperçu. De près, ils préviennent de sa dangerosité. L'animal dispose de glandes capables de sécréter un liquide toxique, potentiellement mortel pour celui qui oserait la dévorer.

A la différence d'un lézard, les salamandres sont incapables de courir vite sous le soleil. Leurs mœurs sont plutôt nocturnes et elles passent leurs journées cachées dans des galeries souterraines, des terriers, sous des pierres, des souches ou des tas de bois. Elles préfèrent la fraicheur de la forêt à la chaleur des murets.

Certaines légendes racontent que la salamandre résiste aux flammes, qu'elle crache du feu. Si ces pouvoirs de dragons ne sont que des mythes, l'amphibien n'est pas pour autant avare d’étonnantes adaptations, qui vont bien au delà de sa toxicité. A l'état larvaire, les salamandres peuvent de changer de couleur selon le substrat où elles se trouvent. Elles résistent au gel et sont capables, tout au long de leur vie et plusieurs fois si nécessaire, de régénérer leurs membres après une amputation. Une prouesse partagée avec le triton, mais qui reste inédite chez tous les autres vertébrés !

D'octobre à février, nous rencontrons régulièrement des salamandres à proximité de la maison. Malgré des soirées parfois fraiches et arrosées, elles restent invisibles au printemps et à l'été. Restent-elles cachées ? Migrent-elles ? La question reste posée. Quoi qu'il en soit, nous prenons tout cela très au sérieux. L'espèce est protégée par la loi et nous aimerions savoir combien d'individus vivent, ou transitent, sur notre terrain.

Depuis maintenant quelques années, nous prenons le soin de photographier, puis dessiner, les individus croisés. Ce modeste inventaire n'est pas difficile à mettre en place car chaque salamandre possède des motifs différents. Leurs tâches de couleur sont pour les naturalistes des marqueurs de leur individualité. Notre travail n'est pas exhaustif et n'a pas la rigueur d'un suivi scientifique. Il ne dépend que de nos envies, de nos disponibilités mais il permet de se faire une petite idée de la population avec laquelle nous cohabitons.

Des salamandres sont vues très couramment, d'autres beaucoup plus sporadiquement. Certaines, enfin, n'ont été vues qu'à une seule reprise. Les plus régulières nous deviennent familières et héritent même d'un surnom. Il y a Papillon, ZigZag, capitaine Crochet, en références à la forme de leurs tâches sur la queue. 2016 sera l'année de tous les records avec quinze individus identifiés ! C'est lors d'une soirée fraiche, pluvieuse et de lune creuse, que nous les avons quasiment toutes photographiées les unes après les autres. Nous n'avons jamais été témoins d'une telle affluence depuis, et beaucoup des salamandres observés ce soir là n'ont jamais été revues.

Il arrive parfois de voir dans le gazon de jeunes salamandres. Des individus déjà tachetés, mais beaucoup plus petits. Il ne s'agit pas de larves car celles-ci vivent dans l'eau. Les femelles ne pondent pas des oeufs comme beaucoup d'autres amphibiens, mais donnent naissance à des individus déjà formés. Les salamandres sont ovovivipares. Aujourd'hui encore, je suis incapable de dire où elles mettent bas. Sources, bassins de lavoirs, fontaines, ruisseaux : ces endroits qu'elle affectionne tant pour expulser ses larves ne se trouvent pas dans notre lieu-dit. Il faudrait certainement que je consacre plus de temps à essayer de trouver ce site encore secret, et probablement plus éloigné de notre quartier.

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